VOILA CE QUE JE CROIS : le théâtre, la poésie, c'est essentiel mais ça n'est pas grave. Que l'oeuvre importe ne devrait surtout pas nous conduire à faire les importants. À jouer les importants.
Cessons de donner à croire, en dépit de nos professions de foi la main sur le coeur vilarien, que nous travaillons pour tous alors que notre travail ne vise et ne considère que le spectateur à la hauteur de ce que nous croyons être. Oui, c'est bien du climat général qu'il s'agit, un climat qui laisse entendre que le spectateur de théâtre doit être, preuves à l'appui, intelligent, rusé et savant alors même que c'est la fonction politique originelle du théâtre de le rendre tel, bref d'éduquer le citoyen.
Poète, romancier, dramaturge, critique, Jean-Pierre Siméon est directeur artistique du Printemps des poètes. Il a fondé avec Christian Schiaretti le festival Les Langagières à la Comédie de Reims. Il est désormais poète associé au TNP de Villeurbanne, et enseigne parallèlement à l'ENSATT de Lyon.
Extrait du livre :
LA MAISON DU THÉÂTRE
Si le théâtre, c'est-à-dire l'édifice que nous nommons ainsi, est une maison, ne faut-il pas admettre, jusqu'aux conséquences ultimes de la proposition, que «la salle de spectacle» n'est qu'une pièce parmi beaucoup d'autres, certes particulièrement aménagée en vue de sa fonction spécifique (à vrai dire ni plus ni moins que les toilettes ou les loges) mais qui n'est habitable que si la maison entière est constamment habitée ? Chacun sait cette évidence ordinaire que, dans une maison, la qualité de vie qu'offre la salle commune où se font l'accueil et la rencontre est mystérieusement tributaire de ce qui l'a préparée dans les chambres et couloirs adjacents. Or quant à cette préparation,il ne s'agit ni de plan ni de prévoyance : elle est l'effet, hors de la conscience et du projet, de cette façon singulière d'habiter que manifestent jour après jour les occupants du lieu. Un apprêt trop visible et trop décidé vaut ici ce que vaut le rituel bourgeois de l'arrangement domestique qui contraint la relation avec l'hôte de passage aux limites de la bienséance, contre, forcément contre la dynamique impromptue et sauvage de la vie nourrie d'affects, d'élans, de passions, de refus. Aussi bien, nos théâtres, inhabités (rappelons que l'intendant et le gardien n'habitent pas, ils préservent), sont à la semblance de ces demeures bourgeoises dont on n'éclaire les salons que pour les réceptions obligées : ils sentent l'avarice et la mort.
Il se trouve par ailleurs que les théâtres dont nous parlons, les théâtres de la nation ou de la cité, sont par principe des maisons communes, ce qui signifie qu'ils appartiennent à tous : autant dire qu'ils n'appartiennent à personne en propre. Qui dit «mon théâtre» réalise le symptôme d'un contresens dans l'esprit. Le bon directeur de théâtre serait celui que la pratique quotidienne de sa fonction dépossède, doit déposséder. Quant aux autres locataires, ses complices, gens de maison à l'emploi tout aussi provisoire, le premier rôle qui leur est dévolu, et qui à lui seul pourrait les justifier, c 'est celui d'occuper le lieu pour simplement qu'il existe. Et pourquoi existerait-il ?